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From left, Adrian
Grima, Ronny Someck,
Jack Arbib and Moncef Ghachem in Catania |
Jack Arbib se décrit
lui-même comme un “passeur de frontières” qui colporte ses mots dans les
ports du Levant, essayant de comprendre les idiomes de la Méditerranée. Né à
Tripoli, il vit aujourd’hui à Jaffa mais il est souvent sur la route. Ensemble,
nous avons parlé des Juifs et des Maltais en Libye…
A l’aéroport de Tel Aviv, il
m’a fallu un peu de temps pour accepter le fait que mon vol avait été annulé
sans raisons apparentes. Si l’avion pour Rome n’était pas là, en revanche mon
ami Jack Arbib était au rendez-vous. Quelques heures plus tard, mon nom était
transféré sur une liste de la compagnie El Al et Jack et moi avons pris un café
ensemble pour continuer une conversation initiée un peu plus d’an auparavant à
l’occasion du festival de poésie de Catane «Voci del Mediterraneo Poetry
Festival» en mars 2004.
Jack Arbib se décrit lui-même comme un “passeur de frontières” qui colporte ses
mots dans les ports du Levant, essayant de comprendre les idiomes de la
Méditerranée. Né à Tripoli, il vit aujourd’hui à Jaffa mais il est souvent sur
la route. Ensemble, nous avons parlé des juifs et des Maltais en Libye, de la
mer Méditerranée, de la mattanza, et de la traduction poétique.
Tu es né et tu as grandi en Afrique du Nord. Peux-tu m’en
dire plus sur la communauté juive de Tripoli et de ses rapports avec les autres
communautés?
La communauté juive en Lybie était un microcosme qui reprenait des élèments et
des thèmes d’une galaxie encore plus grande. Ainsi, au sein d’une population
relativement peu importante, il y avait ceux qui vivaient dans le vieux quartier
juif (Hara), arabes dans les attitudes et la langue et ceux plus émancipés qui
vivaient dans les quartiers européens, dans la ville nouvelle. Dans ce groupe,
il y avaient les Italiens et les Ladins, les Anglais, les Grecs, les Français,
et même des Maltais (tous ceux-ci pratiquant leur langue maternelle) mais aussi
des sépharades de Turquie, d’Espagne et de Gibraltar. Ajoute à ce groupe la
présence assez inexplicable d’ashkénazes et l’existence de Juifs troglodytes qui
vivaient dans les caves de Garian et tu auras un idée de la mosaique ethnique et
culturelle qui existait.
Il y avait donc plusieurs communautés: la communauté italienne, dans laquelle on
pouvait trouver à la fois l’archétype du fasciste mais aussi celui de
l’antifasciste qui essayait d’échaper au pouvoir en se cachant dans les
colonies, loin de la patrie; les Anglais qui luttaient contre le ghibli [nom
lybien du Sirocco, un vent chaud et sec du désert] à coup de gin tonics; l’armée
américaine; les pêcheurs maltais ; les tanneurs arméniens; les taverniers grecs;
les innombrables centres commerciaux indiens; les membres des anciennes familles
princières turques; la classe montante des Sanoussiens; les Touaregs; les
travailleurs noirs de Fezzan; les esclaves; les brasseurs allemands.
Un milieu cosmopolite qui aurait plu à Durell.
L’écrivaine juive
Aline P’nina Tayar,
qui est née et a grandi à Malte raconte comment Maltais et juifs “traversent
habituellement la Méditerranée”. Sa “famille vivait dans une petite communauté
[à Malte] qui avait des liens avec tout le bassin méditerranéen, en Italie, en
France, en Libye et Egypte. Te décrirais-tu toi aussi comme un «Juif
méditerranéen»?
Absolument, Méditerranéen et juif. Mme Tayar définit si bien cette condition
humaine que je n’essaierai même pas d’ajouter autre chose.
Qu’est ce que la Méditerranée pour toi? Une simple une entité géographique? Et
encore, est-il possible de parler de culture en Méditerranée sans tomber dans
les stéréotypes?
La mer Méditerranée est un dénominateur commun pour tous les peuples qui vivent
sur ses rives. C’est notre background émotionnel et sentimental primordial,
porteur de peur et d’espoir, réceptacle de nos déchets polluants et des litres
de sangs versés par des conflits sans fin.
Autrefois, cela voulait dire des «Gens de la mer», venus de loin, qui arrivaient
et terrifiaient les populations locales, mais cela voulait dire aussi les
bateaux phéniciens, espagnols ou vénitiens qui débarquaient des amas de biens
précieux sur les quais. Aujourd’hui c’est le berceau et la tombe de migrations
desespérées qui voyagent sur des embarcations de fortune. Je réalise que je ne
réponds pas à ta question et que je suis justement en train de tomber dans les
stéréotypes faciles...
J’ai un très fort souvenir visuel de mon enfance, qui pourrait peut-être servir
de métaphore: ma famille avait des intérêts financiers dans les pêcheries de
thon. Nous avons été invité, un jour, en signe de reconnaissance, à assister à
une “mattanza” dans le golfe de Syrte. Cela voulait dire se réveiller au milieu
de la nuit, embarquer sur des bateaux pour arriver sur le site au lever du jour.
Sur le site, les bateaux de pêche étaient tous placés en rectangle autour du
filet. Les hommes commencèrent à tirer le filet chantant une litanie dont le
crescendo nous a tous hypnotisés. Quand le filet a commencé à remonter à la
surface, nous avons pu voir les corps argentés des thons agonisants. Puis, tout
à coup, un cri strident: des requins avaient été pris avec les thons, ils
pouvaient à tout moment couper le filet, laissant ainsi les thons s’échapper. La
pêche risquait d’être perdue!
A cet instant, un petit groupe d’hommes, encouragés par les autres pêcheurs, ont
sauté dans les filets, dans l’eau, brandissant des couteaux pour tuer les
requins. Les corps des requins et des hommes ne pouvaient plus se distinguer les
uns des autres, entremêlés..L’eau s’est alors colorée du sang des hommes et des
poissons...
Je me suis senti mal et j’ai vomi...Le chant était à son paroxysme...
Beaucoup de tes amis d’écoles à Tripoli étaient maltais.
Quels étaient tes rapports avec eux ? Etait-ce une communauté close ou ouverte
sur les autres cultures et religions?
La communauté maltaise était assez fermée, la communauté juive de même.
Avant d’aller au lycée italien, j’étais élève de la St. George’s British School,
créée après la guerre, pour les enfants des sujets britanniques. Mis à part un
petit groupe d’enfants juifs et quelques indiens, tous les autres élèves étaient
maltais (ainsi que les professeurs).
Les préjugés, la bigoterie faisaient aussi partie du lot, j’ai donc eu
personnellement de très mauvaises expériences. D’autre part, j’ai de bons
souvenirs du Principal, que je n’ai jamais connu sous d’autre nom que “Sir” et
des fêtes de la Malta House.
Soulignons la distorsion bénéfique que sait opérer la mémoire: lors d’une
rencontre entre “vétérans” de cette époque, je me suis rendu compte que nous
tenions tous des propos élégiaques sur cette période. Des liens forts se sont
donc crées, malgré tout.
Tu m’as dit que les Maltais étaient plus particulièrement
enclins à épouser des Italiennes que des Grecques, des Juives ou des Arabes.
Pourquoi cela?
Je pense que cela avait avoir avec la religion, et en particulier avec
l’Eglise catholique. Maltais et Italiens partageaient la même foi catholique et
se sentaient très différents des Grecs orthodoxes et des Arméniens. Des mariages
mixes avec les Musulmans ou les Juifs étaient impensables.
Après mon expérience à l’école, j’ai ensuite eu des amis maltais à l’école
italienne. Ils venaient de riches familles maltaises, commes les Debonos, les
Mallias, les Aquilinas, les Carabots….
Comme beaucoup d’européens, tu as quitté la Libye pour
l’Italie. Pourquoi l’Italie?
L’italien était la langue que nous parlions à la maison. Mes parents avaient,
eux-aussi été éduqués dans des écoles italiennes, même s’ils utilisaient l’arabe
(et le dialecte judéo-arabe) pour ne pas être compris de nous, les enfants.
J’étais au lycée italien à Tripoli et il m’était donc tout naturel d’aller faire
mes études en Italie, en l’occurence au Politecnico de Milan. J’ai quitté la
Libye en 1958 de mon plein gré. Ma famille, en revanche, a dû quitter la Libye
de force en 1967 et ma mère ne s’est jamais remise de la perte de sa terre
natale.
Je sais que tu es en train de travailler à la traduction
en italien du nouveau recueil de poésie de Ronny Someck, qui a une dimension
sociale encore plus forte que ses précèdents. Qu’est ce qui t’attire dans la
poésie? Quels défis présentent ces traductions?
J’ai le privilège d’être un ami de Ronny Someck. Je trouve son hébreu très
moderne et stimulant. C’est pourquoi ses livres sont adorés par les jeunes, et
en même temps, très complexes pour un traducteur. Ronny s’est aussi engagé
socialement. Nous avons fait, récemment, en prison, des lectures pour des
détenus, et son dernier livre intitulé Le lait sous-terrain est plus centré sur
des perspectives sociales.
Il faut souvent un poète caché pour faire un bon
traducteur de poésie? Ecris-tu des poèmes?
Non, tu ne trouveras pas en moi, un crypto-poête. J’adore les mots et je
suis exalté quand, rarement, j’ai réussi à trouver le mot juste. La traduction
est une expérience gratifiante, en particulier en poésie.
Je crois que Freud disait que où qu’il aille, les poètes étaient déjà venus sur
ces lieux avant lui. Alors pour le paraphraser, je dirais que tout ce que je
voudrais dire à déjà été dit avant, en mieux. Je suis donc très heureux de
pourvoir faire passer les mots de culture en culture et de faire partager un
texte à d’autre gens qui sont handicapés par la barrière de la langue.
Interview
translated into French by Catherine Cornet and published by
Babelmed (8.6.05)
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